« Travail du sexe » ou « prostitution » ?

Il y a des thèmes très controversés comme celui de la prostitution ; et même au sein des féministes, le débat est houleux. Qu’est-ce que j’ai lu et entendu comme arguments ?

Ce post n’est pas un état des lieux puisqu’il résume seulement les propos auxquels j’ai eu accès et que j’ai interprété avec ma sensibilité à un moment de ma vie, dans un contexte particulier. Il est biaisé et non-neutre, comme tous les autres posts, d’ailleurs. Principal soucis : il est loin d’être exhaustif.  Actuellement, je n’ai pas de position claire sur la question.

Je vais déjà essayer de voir les questions qui se posent dans le débat.

Qu’est-ce qu’on met dans « prostitution » ? Question de définition

Certain·e·s veulent distinguer « traite des femmes-non-choix-esclavage » de « prostitution-travail du sexe-choix ». Dans cette optique, il est nécessaire de bien distinguer la prostitution en tant que travail du sexe de la traite des êtres humains (souvent plus spécifiquement des femmes et des enfants). Faire l’amalgame, n’est-ce pas nier qu’il est possible que la prostitution puisse être un choix de travail ? Dans nos sociétés, le travail n’est pas un choix, il est une obligation pour subsister. Pourquoi accorder une place particulière au travail du sexe ?

Être une pute est une insulte. Des putes se revendiquent comme telles, en se réappropriant le terme, et donnent un sens plus ouvert à ce mot, en lui accordant un sens positif, plus teinté de liberté.

=> STRASS

D’autres définissent la prostitution

non pas comme tout acte sexuel tarifé, mais comme une activité permettant de subsister grâce à la vente de services sexuels. Appeler « prostitution » tout acte sexuel en échange d’argent n’aurait pas vraiment de sens, dans la mesure où cela peut être occasionnellement fait pour le plaisir, pour réaliser un fantasme par exemple. [On] considère qu’on ne devrait pas se dire prostituée alors qu’on n’a pas besoin de cette activité pour survivre. C’est une insulte à celles dont la subsistance dépend de cette activité et qui n’ont pas toujours le loisir de refuser un client trop exigeant, mal lavé, qui pue du bec, [etc.] (l’Elfe dans le blog Questions Composent)

=> Mouvement du Nid, féministes « abolitionnistes »

Le client ?

Pourquoi n’est-il pas plus stigmatisé que les prostituées elles-mêmes ?

La question du choix

La prostitution n’est pas un choix…

Alors que Catherine McKinnon défend l’idée que :

« Dans le passé, nous avions un mouvement féministe qui comprenait que le choix d’être battue par un homme pour assurer sa survie économique n’était pas un vrai choix, malgré l’apparence de consentement donnée par le contrat de mariage. Maintenant, on veut nous faire croire, au nom du féminisme, que le choix d’être baisée par des centaines d’hommes pour assurer sa survie économique est un vrai choix, exempt de toute contrainte. »

…comme n’importe quel travail, c’est aliénant

D’autres, telles que Gail Pheterson ou Virginie Despentes, défendent l’idée que la prostitution n’est peut-être pas un choix, mais aussi bien que n’importe quel travail. Elle est un choix dans le non-choix. On choisit de se prostituer plutôt qu’autre chose ; on ne l’aurait toutefois pas choisi, si on ne devait pas subvenir à ses besoins.

La prostitution, une transgression morale ?

Un commentaire de Yelle sur Zone Zéro Gène interroge ce point de vue et tente d’expliquer en quoi cette vision sur la prostitution est un point de vue traditionaliste et patriarcal.

Pourquoi la prostitution serait perçue comme une horreur dégradante ? Est-ce légitime de le penser ?

Il s’agit d’un regard, sans lien avec la réalité. Il s’agit d’un gigantesque tabou issu de la tradition judéo-chrétienne qui fait entrer le sexe dans le domaine du sacré, le liant de manière extrêmement forte à l’amour, l’intime et l’engagement de couple.

On a fait du sexe une communion (on fait difficilement plus religieux comme mot), à la fois avec le partenaire mais aussi avec dieu, supposé bénir l’union. Une preuve d’amour, d’affection, etc. Ce qui est une jolie idée, même si elle n’est pas fondée sur grand chose.

Et dans cette histoire romantique vient se loger le « plus vieux métier du monde ». Un monde patriarcal depuis des millénaires, où la femme était la propriété de son père puis de son mari. La prostituée, non mariée, est une transgression de nombreuses lois morales. Elle n’est pas contrôlée par la morale chrétienne. Elle n’a pas de famille. Elle est celle qui « pousse » les maris à tromper. Elle est celle qui sait faire/peut/accepte tout. Elle connaît les péchés. Elle ne « travaille » pas. Dans les péchés capitaux, elle représente à la fois la luxure, l’orgueil, la paresse et l’avarice. Jalousie, peur, mépris, colère, et ce depuis des millénaires, ça ne s’efface pas en quelques décennies.

Alors on feint de les plaindre avant de les insulter derechef, on continue de les mettre au ban, séparées de la société.

Dans ces conditions, il parait évident que peu de femmes rêve de ce métier pour elle-même et pour leur filles. [Yelle]

Vision abolitionniste du mouvement du Nid

Le mouvement du Nid se situe « dans la dynamique du catholicisme social ». Il part, de ce fait, de valeurs traditionalistes et patriarcales pour mener son action d’aide aux prostituées.  Il souhaite « construire une société sans prostitution » et « abolir le système prostitueur » (selon leur site web). Il est abolitionniste.

Ici, il n’est pas envisageable de monnayer pour avoir des rapports sexuels.

L’achat d’un acte sexuel n’est rien de moins que la mise à disposition contrainte du corps des femmes pour les hommes, indépendamment du désir de celles-ci, dans la lignée du « droit de cuissage » et du viol. (Citation du mouvement du Nid, trouvée sur leur site)

« La prostitution, c’est de l’esclavage, c’est une violence faite aux femmes, cela ne peut pas être un choix, c’est si dégradant. »

Les questions théoriques qu’on peut poses par rapport à cette assertion, c’est :

  • Pourquoi le travail du sexe serait plus de l’esclavage qu’un autre travail ?
  • Pourquoi nier le choix de certain⋅e⋅s travailleureuses du sexe à faire ce travail ? Ne serait-ce pas penser à leur place et avoir une attitude paternaliste vis à vis d’illes ? Tout en dénonçant la situation d’esclave des prostitué⋅e⋅s, on les laisse dans cette position, en ne les autorisant pas à choisir ce qui est bon pour illes. On limite leur liberté de choix et on les considère seulement comme des êtres serviles ou pire, comme « une bassine, pour se vider » (cf. témoignages que le mouvement du Nid a recueilli).
  • Est-ce légitime de trouver ce travail plus dégradant qu’un autre ? Ne serait-ce pas des raisons morales issues de notre culture patriarcale qui nous y pousse ?
  • En quoi est-ce plus une violence faite aux femmes que le travail domestique ? (mais alors on justifierait une oppression par une autre ? ou alors on se demande pourquoi lutter plus spécifiquement contre la prostitution plutôt que contre le travail domestique…)
Un contre-argument :
Si on punit le viol, le viol conjugal, le harcèlement sexuel, parce qu’on trouve que c’est quelque chose de grave, pourquoi on ne punit pas l’achat de services sexuels puisque ça fait partie du même continuum ?

Le travail du sexe : louer son corps ?

Le travail du sexe est un travail rémunéré avant tout, et surtout avant d’être, peut-être, une façon de « louer son corps ». Qu’est-ce que « louer son corps », si cela ne fait pas partie inhérente à tout travail  ? → lire l’article de GMZ à ce propos.

Et les pères-noël de supermarché avec des gosses sur les genoux, ils ne louent pas leur corps ? (surtout que s’il y a un boulot ou on les choisit en regardant le physique, c’est celui là). [Yelle]

Il y a un syndicat du travail sexuel (STRASS). Selon ce syndicat, la prostitution doit être réglementée, comme les autres emplois, mais pas au détriment de ces principaux acteurs : les travailleureuses du sexe. C’est-à-dire, pas en ouvrant des maisons closes, où les prostitué⋅e⋅s ne seraient que des employé⋅e⋅s… Les personnes (les femmes) qui se prostituent n’auraient même pas le droit d’être auto-entrepreneures, de travailler en libéral, à leur compte mais seulement sous la tutelle de l’État.

L’actualité

Pénalisation des clients ?

En avril 2011, une nouvelle mesure a été discutée : faut-il pénaliser/punir les clients ?

  • Pétition ici contre cette mesure.
  • Un débat télévisuel a, plus ou moins, donné la parole à : la porte-parole du mouvement du Nid, deux députés, et à la porte-parole du STRASS (Isabelle Schweiger).
  • Vidéo « Prostitution : des deux côtés de la pénalisation » du journal Libération et d’une durée de 3 minutes.
  • Elisabeth Badinter donne sont avis contre la position abolitionniste et sur la nouvelle loi contre les clients de prostitué⋅e⋅s sur France Inter.
  • Émission de radio : On est pas des cadeaux « Assises de la prostitution 2011 à Lyon »
    • Le 18 mars 2011 à Lyon avaient lieu les assises de la prostitution. Cette émission est l’occasion de faire un compte-rendu de ces rencontres axé notamment sur les questions de pénalisation des clients et sur la situation d’harcelement à Lyon. C’est aussi le moment de faire un point d’information sur le STRASS (syndicat des travailleuses du sexe).

Violences

Yagg (fait divers) : Agression au Bois de Boulogne: «Le pronostic vital de la victime est plus qu’engagé»

Pute pride

Concernant la Pute Pride

Références utiles

Brochures, rapports, articles

Livres

  • « Femmes, en flagrant délit d’indépendance » de Gail Pheterson
  • « King Kong Théorie » de Virginie Despentes

Radio

DégenréE

  • Témoignages de travailleuses du sexe (et l’émission sur radiorageuse)
    • Une émission féministe autour du travail du sexe avec des témoignages de prostituées de l’association Grisélidis à Toulouse. Pour contacter griselidis : asso.griselidis AT free.fr
  • Loi Stasi/ Loi sur le racolage passif : deux lois contre les femmes
    • Une émission féministe qui cherche à analyser la misogynie et le racisme de ces deux lois françaises, ciblant les deux extrêmes des stigmates des femmes: les « putes » et les « soumises »…Une loi pénalisant le racolage passif en 2003 (LSI). Une loi pénalisant le port du voile à l’école en 2004 (dite « loi sur la laïcité », loi STASI). Deux lois qui à priori n’ont rien à voir mais qui, en fait, pénalisent des femmes (les prostituées, les femmes qui portent le voile), tentent de réglementer leurs corps (dans l’espace, l’habillement) et les répriment (prison, exclusion de l’école…). Analyses croisées de deux lois racistes et misogynes mais qui pourtant n’ont que très peu mobilisé les solidarités féministes. Pour cette émission nous avons notamment enregistré un débat sur ce thème qui avait lieu à toulouse fin septembre dans le cadre du ladyfest.

On est pas des cadeaux

  • Travail du sexe
    • Interview avec Karen, travailleuse du sexe et Jérôme de Cabiria, association lyonnaise de santé communautaire pour les travailleureuses du sexe. L’occasion de faire un point sur la situation au niveau national et local en 2008 tant d’un point de vue législatif que plus concrètement dans les conditions de travail.
  • La lutte des travailleuses du sexe
    • L’AG du STRASS (Syndicat du Travail Sexuel) s’étant déroulée il y a peu, nous revenons sur sa création et ses buts avec une porte-parole du STRASS à Lyon. Egalement, un reportage de l’intervention d’une membre de l’association les Putes nous explique en quoi la lutte des travailleureuses du sexe est une lutte féministe.

2 réflexions sur “ « Travail du sexe » ou « prostitution » ? ”

  1. Il est clair que la prostitution engendre des débats enragés entre féministes… ce que je trouve un peu dommage personnellement…

    Je n’ai pas vraiment d’avis très clair sur la prostitution : je trouve qu’on manque d’informations et de chiffres (ces derniers changeant beaucoup selon les sources…). La prostitution n’est pas très étudiée !! Cela dit, d’après ce que j’ai lu et entendu (notamment à une conférence par les anarchistes, très bien documentée et qui me semblait assez objective), elle me semble être une forme de domination du client sur la personne prostituées, en tout cas dans nos sociétés.

    Il y a quand même des choses à remarquer : les femmes en France sont très peu clientes… mais dans des pays comme la Thaïlande, on trouve des femmes blanches achetant les services de prostitués thailandais. On a donc l’impression que les clients se trouvent systématiquement dans la catégorie des dominants.
    Dans les pays occidentaux, les hommes prostitués proposent le plus souvent des relations homosexuels et revêtent souvent des caractéristiques féminines (travestissement), ce qui les place dans la catégorie des dominés.
    J’ai aussi lu le livre du mouvement du nid sur les clients… C’est vrai qu’on peut se demander s’il est bien objectif… mais l’impression que j’en ai eu est que les clients n’ont pas une image très reluisante des femmes et ont image de la sexualité masculine très stéréotypé (du genre guerrière).
    Enfin, les témoignages de prostitués que j’ai lu laissent entendre qu’elles n’aiment pas leur métier (mais que ça leur permet de gagner leur vie) et qu’elles ont un très très grand mépris des clients, voire une haine envers eux. J’ai aussi lu que les prostitués ont été très souvent violé(e)s dans leurs enfance et que leur activité laisse des traumatismes…
    D’un autre côté, il y a la voix des personnes prostituées : celles-ci demandent un meilleur encadrement de leur profession (retraire, cotisation sociale…) et certaines disent aimer leur métier (personnellement j’en ai pas encore lus et je serais assez curieuse d’en lire, notamment celui de V. Despentes). ..

    Voilà ce qui me laisse penser que la prostitution n’est pas un métier comme un autre, sans doute comme tu l’écris, à cause de la place particulière que tient la sexualité dans notre société. On peut s’imaginer que dans une autre société, ce ne serait pas comme ça.

    Je ne suis donc pas vraiment favorable à la prostitution (à part si elle pouvait être réellement égalitaire et respectueuse)… cela dit je me demande si la prohibition est vraiment la solution optimale (les personnes prostituées – premières concernées – m’y ont l’air plutôt opposées et je pense qu’en effet ça les marginaliserait encore plus) ; je préférerais donc l’information. Et enfin, qu’on lutte contre les formes de dominations !

  2. Merci de contribuer à la réflexion !

    Pour ce qui est des chiffres, tu fais bien d’en parler. Les études sérieuses sur le sujet nuancent leurs propos (et n’ont pas d’avis tranché) car effectivement, il est difficile d’évaluer le nombre de prostitué-e-s et cela d’autant plus que l’activité n’est pas réglementée (selon les réglementaristes, donc). La réglementation, selon les tenants de cette méthode, distinguerait mieux ce qui est de la prostitution de ce qui est de la traite. J’entends aussi souvent l’argument contre une plus grande réglementation (favorable aux putes, hein, pas de bordel où elles seraient exploitées par les « tenanciers » – en plus des clients…) : « si c’est réglementé, plus de clients franchiront le pas »…Je ne sais pas ce que vaut cet argument.

    Le livre de Virginie Despentes, c’est une grande claque contre les idées reçues. Il faut que je le relise d’ailleurs. Je crois qu’elle a plutôt tendance à renverser les rôles de domination justement. Une fois que le client avance l’argent, les rôles sont inversés. La professionnelle, c’est la pute. Celui qui a besoin d’un service, qui est en demande, c’est le client. Elle donne sa vision du client et je crois qu’elle a tendance même à les victimiser. Évidemment, dans des conditions misérables d’exercice, la pute ne peut pas imposer son cadre, elle doit faire vite et prendre de nombreux risques (ne pas voir si le client est un potentiel agresseur ou un v(i)oleur, accepter le non-port de préservatifs, etc). Et dans ces conditions là, elle se fait baiser par les clients et par les flics. Elle se retrouve violée, avec le sida, enceinte et sans un sous. Dans ces conditions là, qui pourrait travailler ? Mais peut-être que c’est déjà le cas, actuellement…

    En fait, de façon théorique, je ne vois pas pourquoi on interdirait la prostitution. Vivre dans une société qui stigmatise les putes, ça me gène. Vivre dans une société où la sexualité (des femmes) est sacré, ça me gène. Et je ne crois pas que cela soit seulement en éradiquant et prohibant la prostitution qu’on arrivera à un monde plus juste pour les femmes. La prohibition ok mais par quels moyens ? Je n’ai pas assez lu pour avoir un avis très clair là-dessus.

    Tu dis que de nombreuses prostituées se sont fait violées. C’est le cas V. Despentes, quand elle était ado, en faisant du stop. Je ne sais pas si elle a des séquelles psychologiques (traumatismes) de tout ça (j’imagine que oui). En tout cas, ce qu’elle dit, c’est qu’il ne faut pas se victimiser ni être victimisé par les autres, il ne faut pas être guidé par la peur. Il faut continuer de faire du stop, de marcher seule la nuit. La liberté, ça serait plus important.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


− huit = 1

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>